Partager l'article ! Les acteurs de distribution des produits alimentaires dans les années 70 en Algérie (1ère partie): ...
L'Algérie n'ayant pas opté pour un socialisme de type soviétique ni pour un libéralisme de type occidental, il était tout à fait normal de retrouver à tous les niveaux de l'économie une certaine dualité. Dans le secteur commercial, nous retrouverons une situation inverse de celle qui prévalait dans l'industrie : l'Etat ne détient pas à lui seul les rênes de la distribution; il doit conjuguer avec un secteur privé important. C'est parce qu'il n'y a pas une unité d'action dans l'intervention de l'un et de l'autre secteur que l'Algérie connaîtra tant de difficultés sur le plan commercial qui toucheront aussi bien la disponibilité des produits que leurs prix excessifs. Cette situation n'est pas due aux seuls intervenants privés : les sociétés nationales auront, en la matière, bien des choses à se reprocher.
Sachant que les dépenses des ménages algériens sont en grande partie consacrées à la consommation alimentaire nous nous intéresserons aux circuits de distribution des produits alimentaires. En 1974, il y avait en Algérie, coexistence de trois formes de distribution : l’une privée, l’autre étatique et la troisième coopérative. Dans la première catégorie de loin la plus importante puisqu’elle assurait près de 90 % du chiffre d’affaire de la distribution, on retrouvait les grossistes et les détaillants, quelle que soit la forme que prenait leur commerce (ambulants, dans un souk, dans un magasin...). Dans la seconde, on retrouvait toutes les sociétés nationales et les offices créés pour prendre en charge les fonctions importantes de la distribution. Ainsi va-t-on y dénombrer toutes les entreprises détentrices de monopoles d’approvisionnement ou d’importation (comme 1’ONACO[1] ou la SNSEMPAC[2]) ainsi qu’une entreprise, la SNNGA, chargée de la gestion des supermarchés. La troisième catégorie intéresse uniquement les coopératives dont le rôle est lié à la commercialisation des fruits et légumes. Les coopératives de consommation en 1974 n’étaient pas encore suffisamment développées pour jouer un rôle notable dans la distribution.
Toutefois, pour comprendre la situation qui prévalait dans les années 70, il faut remonter le temps et s'intéresser au legs colonial et aux décisions qui furent prises dès les premières années de l'indépendance.
L’héritage colonial
A l’image des autres secteurs de l’économie algérienne, la distribution était monopolisée par les Français qui s’étaient partagé la meilleure part du gâteau, ne laissant que des bribes de liberté d’action aux Algériens. Ces derniers s’étaient vus cantonnés dans le petit commerce d’alimentation et le bazar et dans une moindre mesure celui du textile. Les autres secteurs de gestion étaient le domaine exclusif des Français comme celui des biens d’équipement. Le secteur tertiaire était caractérisé par un développement pléthorique, ce phénomène était le corollaire de la transformation des Européens en commerçants, et ce au fil des générations alors qu’ils étaient à l’origine des agriculteurs. Ce secteur représentait en 1958, 47 % de la production intérieure brute (soit 445 milliards de francs) contre 27 % pour l’industrie (soit 255 milliards de francs) et 26 % pour l’agriculture (soit 240 milliards de francs) ceci rendait les circuits de distribution extrêmement allongés et les coûts plus élevés[3].
Rien que pour le sucre il y avait plus de 600 importateurs pendant l’ère coloniale. Par ailleurs, le marché algérien était segmenté de deux façons:
- Une segmentation horizontale qui avait trait aux marchés dominants dans les grandes régions de l’Algérois, de l’Oranais et du Constantinois.
- Une segmentation verticale concernant le pouvoir d’achat des différentes couches de la population. Ainsi dans la région du Constantinois, il y avait un marché limité à 800.000 habitants (ce qui représentait 20 % de la population pour moitié citadins et pour moitié ruraux et dont le pouvoir d’achat était presque inexistant), un marché traditionnel, au pouvoir d’achat faible, (concernant 65 % de la population, soit 2,5 millions d’habitants, pour 1/5 seulement de citadins) et un marché dit évolué, réservé à la population européenne et à 10 % de la population algérienne (soit 530.000 habitants), toutes deux urbanisées à 90 % [4]
Les grandes surfaces n’étaient pas très développées et elles prenaient, la plupart du temps, la forme de grands magasins, situés en plein centre-ville, sur trois ou quatre étages, comme à Alger, Cran, Annaba et Constantine, ainsi que dans certaines localités telles que Skikda, Sétif, Blida, Béjaïa et Mostaganem. La grande distribution se limitait à quelques enseignes : Monoprix, Les Galeries de France et les magasins Le Globe (Constantine et Skikda).
Ces grands magasins proposaient un très large assortiment, allant de l’alimentaire au mobilier de luxe (chambres à coucher, ...), en passant par le textile et l’équipement de la personne. Ils disposaient même de produits exclusifs, qu’on ne pouvait trouver ailleurs comme les produits importés. Cette formule de vente ne pratiquait le libre service intégral que dans les rayons alimentaires et ignorait, pratiquement, l’existence du service après-vente. Ces magasins étaient très fréquentés, même par des gens qui s’ rendaient pour le simple plaisir des yeux ou pour l’ambiance ; certains rayons connaissaient une forte affluence: il s’agissait surtout des rayon alimentaires et ceux des articles ménagers. Les grands magasins étaient destinés à la population citadine dont le niveau de vie était adapté.
Par ailleurs, l’Algérie connaissait une autre formule représentée par les magasins populaires. Parmi les enseignes présentes, on notait Prisunic, Monoprix et Uniprix. Ces magasins étaient implantés dans quelques villes du Nord algérien mais leur nombre était insuffisant comparé à l’accroissement de la population. Cette deuxième formule disposait d’une superficie moins importante que la première, de même pour l’assortiment qui y était plus restreint.
Durant cette époque coloniale, l’Algérie connaissait une autre forme de commerce dite traditionnelle qui consistait en des Souks itinérants. Ces souks représentaient un rendez-vous commercial hebdomadaire où affluait un grand nombre de commerçants, dans le but de vendre leurs marchandises auprès de paysans venus spécialement pour s’approvisionner pour la semaine. Ces marchés étaient organisés par spécialité (bestiaux, fruits et légumes, textiles, graines et céréales.. .etc.), les produits étaient soit étalés sur le sol, soit disposés sur des chapiteaux escamotables. La vente se faisait à la criée, le marchandage était de coutume, les prix fluctuaient d’heure en heure : les produits périssables étaient bradés à la fermeture (ainsi en était-il de la viande et des fruits et légumes). Les vendeurs préféraient “liquider leurs produits plutôt que de les ramener avec eux. Les prix de vente ne tenaient nullement compte des coûts de production et de logistique, mais variaient selon l’offre et la demande.
A l’indépendance, idéologie et réalité
L’indépendance politique une fois recouvrée, la question de l’heure était: comment l’Algérie allait-elle conquérir son indépendance économique, dans un environnement international où les intérêts néocoloniaux français dominaient ? Il faut se rappeler que jusqu’à l’indépendance, la réflexion et les déclarations de l’Algérie en lutte, portaient beaucoup plus sur le projet global d’une société algérienne indépendante, que sur les voies et les moyens de construire l’économie de cette nouvelle société. Le projet algérien de société était particulièrement développé dans le Programme de Tripoli (1962), ainsi que dans la Charte Nationale (1976). Peu avant de recouvrer son indépendance, l’Algérie s’était vue doter, par le Conseil National de la Révolution Algérienne, d’un programme adopté à Tripoli (Libye en 1962). On pouvait y lire que la révolution démocratique et populaire est “l’édification consciente du pays dans le cadre de principes socialistes et d’un pouvoir aux mains du peuple”. Le Programme de Tripoli stipule que la politique économique de l’Algérie indépendante, qui sera mise en oeuvre en vue de l’édification d’une économie nationale, visera à soustraire celle-ci de la domination étrangère et du libéralisme économique, par la construction d’une politique de planification avec la participation des travailleurs.
La Charte d’Alger (1964) reprendra et développera l’essentiel dit Programme de Tripoli dans une perspective autogestionnaire et idéologiquement marxisante. Cette charte avait été votée par le F.L.N. lors de son premier congrès en 1964, où “le socialisme” était un véritable leitmotiv et “il n’y est pas défini comme une simple nationalisation des moyens de production mais comme une organisation économique et sociale qui permet aux individus d’accéder au développement total”. La Charte d’Alger avait mis l’accent sur le développement par le biais des industries légères à même de fournir des emplois et de satisfaire les besoins des citoyens. Le ton change après le 19 juin 1965 et plus encore après le lancement du plan triennal (67-69) où cette fois, l’attention va être portée sur les industries lourdes.
Au lendemain de l’indépendance, l’économie algérienne connaissait un désordre que l’Etat tentait tant bien que mal de résorber. Pour ce faire, et conformément au Programme de Tripoli (1962) et à la Charte Nationale (1964), l’Algérie s’était fixée deux principaux objectifs à long terme: construire l’économie du pays et enrayer le chômage. Mais très vite le commerce va connaître une période de désorganisation. L’exode massif des Européens avait donné lieu, et ce dès les premiers jours d l’indépendance, à un secteur commercial déstructuré. Afin de répondre aux besoins fondamentaux des masses, le gouvernement va créer, et ce dès décembre 1962, deux organismes d’intervention directe.
L’Office National de Commercialisation (ONACO), créé le 1 décembre 1962, opérationnel qu’à partir de 1964, fut la première entreprise d’Etat. Il eut pour objet de fournir à la population des denrées de base telles le café, le sucre, le beurre, le thé, les arachides les épices, à des prix stables et faibles et ce grâce à des concours budgétaires. Pour ces produits, il disposait d’un véritable monopole d’importation et il lui arrivait de procéder dans ses unités à transformation de quelques uns d’entre eux (conditionnement torréfaction etc...).Il lui arrivait de jouer le rôle de grossiste auprès d’autres entreprises étatiques surtout dans le sud.
Avant la disparition des grossistes privés, cet office se contentait de leur livrer les denrées à charge pour eux d’en assurer la revente. Sa création, pourtant, venait rallonger les circuits de distribution. Le 12 juillet 1962 est créé l’Office Algérien Interprofessionnel des Céréales (OAIC), organisme sous tutelle du Ministère de l’agriculture chargé de l’importation et de la commercialisation avant transformation des céréales (blé, orge, maïs, etc....). Cet office, non seulement avait la haute main sur les importations, mais il supervisait toute la production locale en céréales de toutes sortes, production qui devait lui être transférée intégralement par les fellahs algériens.
Une fois l’approvisionnement en denrées alimentaires atteint, l’Etat algérien va s’attacher à organiser les autres circuits de distribution et pour ce faire, il s’y prendra en plusieurs étapes. En 1964, il décide de mettre en place des Groupements Professionnels d’Achat (G.RA), placés sous tutelle du Ministère du Commerce. Ces derniers étaient composés, d’un côté, de représentants de l’Etat, et de l’autre, d’importateurs grossistes, détaillants et même industriels. Ils étaient chargés d’effectuer des prévisions des importations et de les réaliser sous le contrôle du ministère du Commerce. Par le biais de ces groupements, l’Etat évitait le monopole exercé par certains grossistes et, par la même occasion, il contrôlait plus efficacement le marché. Ces groupements avaient pour mission de contrôler les achats à l’étranger, de veiller à une bonne gestion des stocks et à l’allocation des quotas entre leurs membres. Ils étaient au nombre de six:
Le BOIMEX : Créé le 30-08-1964, il était chargé des bois et matériaux en bois.
Le GITEXAL : Créé le 01-01-1965, il était chargé des matières premières pour textiles.
Le GAIRLAC : Chargé du lait et des produits laitiers, il fut créé le 26-08-1964.
Le GADIT: Créé le 01-01-1965, il s’occupait de tout ce qui était textile ou produits annexes. Le GICP: Chargé des cuirs et peaux, il avait été créé le 24-05-1 965.
Le GIAP: Créé le 01 -09-1 964, il était chargé des chaussures.
C’est par un décret[5] que les pouvoirs publics vont fixer les statuts ainsi que les attributions de ces groupements d’achat. Ils seront dissous dès 1970 car leur existence même les mettait à contre courant des décisions prises par l’Etat dans les différents secteurs de l’économie où il accroissait de plus en plus son autorité.
A cette époque, l’Algérie vivait une période de mutation, entre l’ère coloniale et la période des premières années de l’indépendance.
Dans le secteur commercial, on observait un phénomène inverse de celui du secteur industriel : l’Etat ne contrôlait pas à lui seul la distribution, il devait faire avec un important secteur privé.
En Algérie, trois formes de distribution vont coexister dès les premières années de l’indépendance : l’une privée, l’autre étatique el la troisième coopérative.
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