Jeudi 13 septembre 2007 4 13 /09 /Sep /2007 23:07
Par Abdennour Nouiri
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Jeudi 13 septembre 2007 4 13 /09 /Sep /2007 23:03

Le secteur privé

 

Dans les années 70, l’Algérien était porté sur le commerce, seul domaine où pendant la colonisation il pouvait intervenir. De 1962 à 1974, une multitude de grossistes, tant dans les fruits et légumes que dans les produits alimentaires, vont régner en maîtres sur les circuits de distribution. Ils approvisionneront des détaillants dont les négoces sont parfois très modestes.

Le grossiste a joué en Algérie un rôle prépondérant, surtout dans la distribution des produits alimentaires. Sa principale qualité est son dynamisme. L’existence d’un nombre important de grossistes s’explique par la très grande prolifération et la forte dispersion des détaillants, conséquence d’une désarticulation de l’appareil commercial. Ainsi est-il assez fréquent de voir le grossiste se mettre en quête à travers une vaste région des besoins des détaillants qu’il livre, de surcroît, par lui-même. Par sa présence régulière sur les lieux d’approvisionnement il participe au lancement des produits sur le marché. Il contribue ainsi de manière efficace au renforcement de l’image de marque du producteur avec lequel il est en affaire. Le revers de la médaille, c’est qu’il peut créer à tout moment des pénuries ou élever les prix inconsidérément s’il est de mèche avec le producteur. Normalement, le grossiste effectue des tournées avec sa marchandise et le détaillant choisit les produits qui lui manquent directement au camion de celui-ci. Bien qu’il n’ait pas le plus souvent un réseau de commerçants qui lui sont fidèles, le grossiste accorde à ses clients certaines facilités (colportage, crédit...) mais il ne recrute pas beaucoup de personnel : la plupart des commerces de gros ont moins de dix employés et ils sont implantés le plus souvent dans le tissu urbain.

En 1970, Alger, Oran et Constantine représentaient 65 % des entreprises de commerce de gros. La capitale à elle seule réalisait 60 % du chiffre d’affaire des commerces de gros qui se spécialise surtout dans l’épicerie ou l’alimentation générale, domaines où les ventes sont importantes[6]

Au sujet du commerce de gros, la charte nationale, adoptée par référendum en 1976, est très explicite:

“La nationalisation du commerce de gros devra être menée à son terme et aboutir à mettre à l’abri des interventions à caractère parasitaire, le secteur productif ainsi que les utilisateurs et les consommateurs

-                         assurer l’approvisionnement par les sociétés nationales, de façon régulière et suffisante, des unités de production et des différents. agents intervenant dans l’animation de la vie économique du pays

-                          veiller à l’élimination des pénuries préjudiciables à l’économie et qui nuisent à la vie quotidienne des citoyens"

Que ce soit en milieu rural ou urbain, l’épicier garde quant à lui, une certaine prééminence que lui confère la faiblesse des flux commerciaux sur le marché intérieur. Plus de 90 % de la distribution de détail passe par lui et sa présence répond assez bien, en 1974 encore, à un certain état d’esprit qui règne en Algérie : les ventes sont microscopiques (1/4 de litre d’huile ou 125 grammes de sucre par exemple) surtout dans les régions déshéritées et la pratique du crédit est généralisée. Ainsi, les épiciers vont-ils s’entourer d’une clientèle fidèle avec laquelle ils effectueront des transactions fort lucratives pour certains mais souvent très modestes pour la grande majorité d’entre eux. En effet, l’épicerie traditionnelle demeure de faible superficie avec une envergure financière très réduite. C’est avant tout une exploitation gérée par les membres d’une même famille qui habitent souvent dans des chambres contigües au magasin. Elle n’est pas spécialisée et on y trouve autant des produits alimentaires, que des légumes, le pain, les produits de crémerie, les journaux... Cette absence de spécialisation a pu entrainer parfois un empiètement dans les circuits de distribution qui s’est traduit par des coûts très élevés. De plus l’absence de programmation dans les commandes est à l’origine de bien des pénuries momentanées.

Le commerce occupe une importante part de la population active comme on peut le constater à travers cette enquête[7] menée en 1967/68. On relevait ainsi que la population active du commerce s’élevait à 190.000 personnes soit 7,3 % de la population totale occupée. Par classe d’âge, nous avons la répartition suivante

 

6 -14 ans 0,5 % ;

15-19 ans 4,2 % ;

20-24 ans 8,3%

25-44 ans 52,3% ;

45-64 ans 29,1% ;

65 ans et plus 5,6 %.

Quant aux résultats sur leur niveau de qualification ils sont plutôt édifiants:34,8 % sans qualification ; 54,9 % spécialisés 9 % qualifiés ou hautement qualifiés ; 1,3 % techniciens, agents de maîtrise et cadres.

Ainsi, la majorité de la population active du commerce (81,4%) a de 25 à 64 •ans et près de 90 % est peu ou pas qualifiée

En 1984, d’après les chiffres recueillis auprès des responsables du Ministère du Commerce, le nombre de personnes occupées par le commerce s’élevait à 350.000 soit un accroissement de 45,4 % en l’espace de 16 ans. Ceci laisse à penser que cette activité devenait lucrative au fil des années mais aussi que les besoins en matière de distribution de détail devenaient de plus en plus importants à mesure que la population s’accroissait.

Pour la charte nationale, le commerce de détail constituait le prolongement indispensable de la distribution en gros assurée par les entreprises socialistes. Le commerce de détail forme le réseau des ramifications qui permettent d’atteindre le citoyen et de mettre à sa portée les produits dont il a besoin, en n’importe quel point du territoire et particulièrement dans les régions éloignées ou d’accès difficile. Les petits commerçants, relevant de la propriété privée non exploiteuse, tiennent et continueront à tenir leur place dans le commerce de détail.

D’après la charte, l’Etat doit intervenir dans le commerce de détail par le biais des grands magasins en vue d’harmoniser et d’étendre la distribution et de constituer des centres de vente témoins pour agir sur les prix, pour lutter contre la spéculation et parer aux pénuries que le secteur privé pourrait être tenté de provoquer pour maximiser son profit. Les Wilayates et A.P.C. doivent prendre une part de plus en plus grande dans l’activité de distribution, surtout dans les zones insuffisamment desservies.

Ainsi l’Etat, s’il ne veut pas prendre en charge complètement le secteur de la distribution de détail, ne cherchera pas moins à y être présent par le biais des grands magasins.

Le souk est une forme de distribution qui n’existe que dans les petits villages et dans les campagnes et qui est spécifique aux pays du Maghreb, du Moyen Orient et à quelques pays d’Afrique Noire riverains du Sahara. C’est une sorte de rendez-vous commercial ayant lieu un jour bien précis de la semaine et où un grand nombre de commerçants viennent écouler leurs marchandises auprès des paysans. Ces derniers descendent spécialement de la montagne pour se rendre à ce marché où ils font provision pour la semaine. On y conclue toute sorte d'affaire y compris des mariages.

 La vente se fait à la criée et les produits sont soit étalés à même le sol soit disposés sous des chapiteaux escamotables dès la fin du souk. Les prix fluctuent d’heure en heure et à la fermeture du marché, vers midi, tous les produits périssables comme la viande, les fruits et les légumes sont bradés. Le vendeur, qui est souvent lui-même un paysan préfère s’en débarrasser plutôt que de les ramener chez lui.  On trouve régulièrement un stand consacré aux herbes médicinales et autre panacée tenu le plus souvent par un bonimenteur.

C’est l’offre et la demande qui fixent le prix de cession qui ne tient nullement compte des coûts de production et de transport. Le marchandage dans les souks est de bonne guerre. Ce genre de distribution montre à quel point toute transformation des structures de distribution demeurait conditionnée par un bouleversement radical des traditions et des valeurs socioculturelles.

Pour le marchand ambulant, "même s’il n’est pas perçu clairement comme tel, le travail le plus avilissant reste toujours autre chose qu’un simple gagne pain et le chômage n’est aussi intensément redouté que parce que la privation économique se double d’une mutilation sociale. Comment comprendre, en effet, si l’on se place dans la stricte logique de la rentabilité économique, la conduite de tous ces petits commerçants ambulants, vendeurs de riens pour un rien, qui poussent tout le jour leur petite charrette dans l’espoir de vendre deux ou trois pastèques, quelques vêtements de friperie ou un paquet de cacahuètes ? Quelle peut être la fonction de ce type de travail qu’il vaudrait mieux appeler occupation pour ceux qui l’exercent et pour la collectivité ?"[8]

Pour ceux qui ne pouvaient ni ne voulaient louer leurs bras comme manœuvres restait ce palliatif qui ne demandait pas un gros investissement ni une instruction particulière. Le marchand ambulant avec son cri strident s'infiltre partout et rameute les ménagères en quête de bonnes affaires. Il peut vendre n'importe quoi et parfois même il échange de la quincaillerie contre de vieux vêtements. Il se transforme en acheteur d'aluminium (couscoussier hors d'usage par exemple) qu'il revendra au ferrailleur du coin. On le voit souvent tirer une charrette à bras où s'entassent oranges et mandarines, parfois sardines et autres produits de la mer. Les plus chanceux disposaient d'un âne, rares étaient ceux qui possédaient une camionnette. Sa voix très stridente portait loin et lui était d'une grande utilité pour rameuter les chalands.

"La pression de la nécessité économique et la situation de chômage structurel ont pour effet de perpétuer des pratiques qui empruntent leurs justifications à la morale paysanne du passé. Il n’est pas rare en effet d’entendre énoncer des préceptes qui à première analyse paraissent appartenir à la logique de l’éthos traditionnel : “un homme digne, un homme qui ne veut pas vivre aux dépens des autres, même s’il doit vivre d’expédients, doit travailler. S’il ne trouve aucun travail, il peut encore vendre à la sauvette[9]

 

Le secteur étatique

 

Parmi les entreprises d’Etat qui s’occupent de distribution nous nous intéresserons successivement à 1’ONACO, à l’OFLA, à l’OAIC[10] et à la SN SEMPAC qui sont les plus importantes en matière de commerce de gros. Quant au commerce de détail, nous ne ferons référence qu’à l’expérience qui eût lieu en 1963, les Magasins Pilotes Socialistes. Les supermarchés de la SNNGA seront abordés dans un autre article[11]. Nous allons nous intéresser dans un premier temps aux entreprises d'approvisionnement puis nous étudierons celles qui ont vocation de distribuer.

Face aux difficultés croissantes que connaissaient les circuits de distribution depuis l’indépendance, l’Etat a entrepris de raccourcir ces mêmes circuits, encombrés d’intermédiaires parasites, en créant des entreprises étatiques d’approvisionnement. En assurant sous certaines formes la liaison producteur-consommateur, il entendait mettre le holà à toute forme de spéculation. C’est ainsi qu’ont vu le jour des entreprises publiques soit disposant de monopoles de production ou d’importation, soit assurant une large part du marché national c’est le cas de 1’ONACO, de 1’OFLA, de l’OAIC et de la SN SEMPAC.

L’Office National de Commercialisation (ONACO), créé le 13 Décembre 1962, ne fut vraiment opérationnel qu’en 1964. Il possédait le monopole de la commercialisation des produits alimentaires provenant soit du secteur étatique soit de l'importation. Parmi les denrées de première nécessité dont il a la charge, on peut citer le café, l’huile, le sucre, les épices... Pour mener à bien sa mission, il dispose de 30 antennes réparties à travers tout le pays. Alors qu’à sa naissance, il avait recours aux services des grossistes pour atteindre les détaillants, en 1974 il est en mesure de s’en passer tout en assurant la distribution d’une gamme plus large de produits (allumettes, cigarettes, corps gras.. .)

L’Office des Fruits et Légumes d’Algérie (OFLA) créé le 3 Août 1969 avait pour mission de commercialiser tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays la production agricole issue des domaines autogérés. Cet office devait bousculer un quasi monopole des mandataires privés dans la commercialisation des fruits et légumes. Avant lui l’ONRA (Office National de la Réforme Agraire) et 1’UNCAC (Union Nationale des Coopératives Agricoles de Commercialisation) n’avaient pu y arriver. Cependant l’OFLA, avec ses 80 points de vente et ses 40 centres de conditionnement, n’assure que 50 % de la distribution des agrumes et environ 40 % de celle des fruits et légumes. De plus les coûts de distribution demeurent trop élevés par rapport aux coûts de production comme on peut en juger d’après le tableau ci-dessous

 

 

 

Tableau n° 1 : Coûts de distribution par 1’OFLA de quelques produits en 1974          U= DA/q

Produits

A (en %)

B (en %)

Frais de conditionnement[12]

Frais de transit

frais divers

Pommes de Terre
Carottes
Tomates
Haricots verts
Oranges
Raisins

26
39
39,7
40,2
38,4
42,8

38 à 43
31,3
33
24
38
28

6,5
15,7
19,7
31
19,3
29

10,90
12,55
16,30
19
15,3
19

24,90
40,12
49,65
77
39,9
67

 

Source : Ahmed BENSAFI — “La commercialisation des produits agricoles en Algérie. Mémoire de Diplôme d’Etudes Supérieures en sciences économiques. Alger, 1974.

Légende :

A = Coût de conditionnement  x 100

       coût de production

B = Coût de transport  x 100    

        Coût de production

Malgré des moyens logistiques importants, 1’OFLA n’aura qu’un rôle d’appoint dans la distribution des fruits et légumes qui demeurera sous le contrôle des mandataires privés. Sur le plan des exportations, grâce à ses 7 antennes extérieures, cet office va réussir à pénétrer sur les marchés intérieurs français, britannique, belge, italien, scandinave et est-européens.

L'Office algérien interprofessionnel des Céréales (OAIC) créé le 12 Juillet 1962 devait  approvisionner de manière urgente le pays, en céréales, au lendemain de l’indépendance. Ainsi devait-il aussi bien alimenter les usines en blé que les boulangeries et épiceries en farine et semoule. Pour son stockage, l’office disposait de dock-silos.

La Société Nationale des Semouleries, Pâtes alimentaires et Couscous (SNSEMPAC), créée le 25 Mars 1965, avait pour objectif de ravitailler la population via les détaillants en denrées alimentaires d’origine céréalière et ce au même coût en tout point du territoire. A sa création la SNSEMPAC ne s’occupait que de production et comptait sur quelques 1400 grossistes et quelques 3000 intermédiaires pour acheminer ses produits vers les détaillants. Mais sentant le préjudice que pouvait subir cette société et pour préserver le consommateur du dictat des distributeurs privés, l’Etat autorisa la SN SEMPAC à commercialiser elle-même ses produits grâce à une centaine de dépôts réalisés dans le nord du pays, le sud étant approvisionné par l’ONACO.

D’autres entreprises publiques vont se lancer dans la distribution comme 1’ONCV (pour l’exportation de vin) ou la SOGEDIA (conserves de toute nature). Cependant la présence étatique dans ce domaine sera fort timide car les pouvoirs publics en 1974 n’auront pas été en mesure de mettre fin à l’action des intermédiaires privés : on était arrivé à un compromis qui tout en préservant les intérêts de ces derniers leur faisait admettre la présence de l’Etat dans les circuits de distribution ainsi que l’éventualité d’un contrôle du marché plus draconien.

Les Magasins Pilotes Socialistes, MPS, ont vu le jour dans le courant de l’année 1963 et ils avaient pour mission de contrecarrer la hausse des prix des produits de première nécessité. Ces magasins, installés un peu partout dans les villes, devaient donc d’une part répondre aux besoins des consommateurs en leur proposant les prix les moins chers et d’autre part concurrencer les magasins privés pour les amener à réajuster leurs prix : ils devaient donc être des points de vente témoins. Cependant si cette expérience correspondait à une réelle volonté de protection du pouvoir d’achat des masses populaires, elle ne fut pas entourée de toutes les conditions nécessaires à sa réussite, notamment sur le plan de la logistique et de l’infrastructure. Sans moyens de transport propres, ni d’aire de stockage, les MPS se trouvèrent à la merci des structures qu’ils étaient sensés combattre. Profitant de la faiblesse du contrôle, plusieurs responsables de MPS n’ont pas hésité à détourner à leur profit une partie des recettes.

L’expérience fut arrêtée en 1964 à la grande joie des détaillants privés.

 

Par Abdennour Nouiri
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Jeudi 13 septembre 2007 4 13 /09 /Sep /2007 22:53
  

 

 

            L'Algérie n'ayant pas opté pour un socialisme de type soviétique ni pour un libéralisme de type occidental, il était tout à fait normal de retrouver à tous les niveaux de l'économie une certaine dualité. Dans le secteur commercial, nous retrouverons une situation inverse de celle qui prévalait dans l'industrie : l'Etat ne détient pas à lui seul les rênes de la distribution; il doit conjuguer avec un secteur privé important. C'est parce qu'il n'y a pas une unité d'action dans l'intervention de l'un et de l'autre secteur que l'Algérie connaîtra tant de difficultés sur le plan commercial qui toucheront aussi bien la disponibilité des produits que leurs prix excessifs. Cette situation n'est pas due aux seuls intervenants privés : les sociétés nationales auront, en la matière, bien des choses à se reprocher.

Sachant que les dépenses des ménages algériens sont en grande partie consacrées à la consommation alimentaire nous nous intéresserons aux circuits de distribution des produits alimentaires. En 1974, il y avait en Algérie, coexistence de trois formes de distribution : l’une privée, l’autre étatique et la troisième coopérative. Dans la première catégorie de loin la plus importante puisqu’elle assurait près de 90 % du chiffre d’affaire de la distribution, on retrouvait les grossistes et les détaillants, quelle que soit la forme que prenait leur commerce (ambulants, dans un souk, dans un magasin...). Dans la seconde, on retrouvait toutes les sociétés nationales et les offices créés pour prendre en charge les fonctions importantes de la distribution. Ainsi va-t-on y dénombrer toutes les entreprises détentrices de monopoles d’approvisionnement ou d’importation (comme 1’ONACO[1] ou la SNSEMPAC[2]) ainsi qu’une entreprise, la SNNGA, chargée de la gestion des supermarchés. La troisième catégorie intéresse uniquement les coopératives dont le rôle est lié à la commercialisation des fruits et légumes. Les coopératives de consommation en 1974 n’étaient pas encore suffisamment développées pour jouer un rôle notable dans la distribution.

Toutefois, pour comprendre la situation qui prévalait dans les années 70, il faut remonter le temps et s'intéresser au legs colonial et aux décisions qui furent prises dès les premières années de l'indépendance.

 

L’héritage colonial

 

A l’image des autres secteurs de l’économie algérienne, la distribution était monopolisée par les Français qui s’étaient partagé la meilleure part du gâteau, ne laissant que des bribes de liberté d’action aux Algériens. Ces derniers s’étaient vus cantonnés dans le petit commerce d’alimentation et le bazar et dans une moindre mesure celui du textile. Les autres secteurs de gestion étaient le domaine exclusif des Français comme celui des biens d’équipement. Le secteur tertiaire était caractérisé par un développement pléthorique, ce phénomène était le corollaire de la transformation des Européens en commerçants, et ce au fil des générations alors qu’ils étaient à l’origine des agriculteurs. Ce secteur représentait en 1958, 47 % de la production intérieure brute (soit 445 milliards de francs) contre 27 % pour l’industrie (soit 255 milliards de francs) et 26 % pour l’agriculture (soit 240 milliards de francs) ceci rendait les circuits de distribution extrêmement allongés et les coûts plus élevés[3].

Rien que pour le sucre il y avait plus de 600 importateurs pendant l’ère coloniale. Par ailleurs, le marché algérien était segmenté de deux façons:

- Une segmentation horizontale qui avait trait aux marchés dominants dans les grandes régions de l’Algérois, de l’Oranais et du Constantinois.

- Une segmentation verticale concernant le pouvoir d’achat des différentes couches de la population. Ainsi dans la région du Constantinois, il y avait un marché limité à 800.000 habitants (ce qui représentait 20 % de la population pour moitié citadins et pour moitié ruraux et dont le pouvoir d’achat était presque inexistant), un marché traditionnel, au pouvoir d’achat faible, (concernant 65 % de la population, soit 2,5 millions d’habitants, pour 1/5 seulement de citadins) et un marché dit évolué, réservé à la population européenne et à 10 % de la population algérienne (soit 530.000 habitants), toutes deux urbanisées à 90 % [4]

Les grandes surfaces n’étaient pas très développées et elles prenaient, la plupart du temps, la forme de grands magasins, situés en plein centre-ville, sur trois ou quatre étages, comme à Alger, Cran, Annaba et Constantine, ainsi que dans certaines localités telles que Skikda, Sétif, Blida, Béjaïa et Mostaganem. La grande distribution se limitait à quelques enseignes : Monoprix, Les Galeries de France et les magasins Le Globe (Constantine et Skikda).

Ces grands magasins proposaient un très large assortiment, allant de l’alimentaire au mobilier de luxe (chambres à coucher, ...), en passant par le textile et l’équipement de la personne. Ils disposaient même de produits exclusifs, qu’on ne pouvait trouver ailleurs comme les produits importés. Cette formule de vente ne pratiquait le libre service intégral que dans les rayons alimentaires et ignorait, pratiquement, l’existence du service après-vente. Ces magasins étaient très fréquentés, même par des gens qui s’ rendaient pour le simple plaisir des yeux ou pour l’ambiance ; certains rayons connaissaient une forte affluence: il s’agissait surtout des rayon alimentaires et ceux des articles ménagers. Les grands magasins étaient destinés à la population citadine dont le niveau de vie était adapté.

Par ailleurs, l’Algérie connaissait une autre formule représentée par les magasins populaires. Parmi les enseignes présentes, on notait Prisunic, Monoprix et Uniprix. Ces magasins étaient implantés dans quelques villes du Nord algérien mais leur nombre était insuffisant comparé à l’accroissement de la population. Cette deuxième formule disposait d’une superficie moins importante que la première, de même pour l’assortiment qui y était plus restreint.

Durant cette époque coloniale, l’Algérie connaissait une autre forme de commerce dite traditionnelle qui consistait en des Souks itinérants. Ces souks représentaient un rendez-vous commercial hebdomadaire où affluait un grand nombre de commerçants, dans le but de vendre leurs marchandises auprès de paysans venus spécialement pour s’approvisionner pour la semaine. Ces marchés étaient organisés par spécialité (bestiaux, fruits et légumes, textiles, graines et céréales.. .etc.), les produits étaient soit étalés sur le sol, soit disposés sur des chapiteaux escamotables. La vente se faisait à la criée, le marchandage était de coutume, les prix fluctuaient d’heure en heure : les produits périssables étaient bradés à la fermeture (ainsi en était-il de la viande et des fruits et légumes). Les vendeurs préféraient “liquider leurs produits plutôt que de les ramener avec eux. Les prix de vente ne tenaient nullement compte des coûts de production et de logistique, mais variaient selon l’offre et la demande.

 

A l’indépendance, idéologie et réalité

 

L’indépendance politique une fois recouvrée, la question de l’heure était: comment l’Algérie allait-elle conquérir son indépendance économique, dans un environnement international où les intérêts néocoloniaux français dominaient ? Il faut se rappeler que jusqu’à l’indépendance, la réflexion et les déclarations de l’Algérie en lutte, portaient beaucoup plus sur le projet global d’une société algérienne indépendante, que sur les voies et les moyens de construire l’économie de cette nouvelle société. Le projet algérien de société était particulièrement développé dans le Programme de Tripoli (1962), ainsi que dans la Charte Nationale (1976). Peu avant de recouvrer son indépendance, l’Algérie s’était vue doter, par le Conseil National de la Révolution Algérienne, d’un programme adopté à Tripoli (Libye en 1962). On pouvait y lire que la révolution démocratique et populaire est “l’édification consciente du pays dans le cadre de principes socialistes et d’un pouvoir aux mains du peuple”. Le Programme de Tripoli stipule que la politique économique de l’Algérie indépendante, qui sera mise en oeuvre en vue de l’édification d’une économie nationale, visera à soustraire celle-ci de la domination étrangère et du libéralisme économique, par la construction d’une politique de planification avec la participation des travailleurs.

La Charte d’Alger (1964) reprendra et développera l’essentiel dit Programme de Tripoli dans une perspective autogestionnaire et idéologiquement marxisante. Cette charte avait été votée par le F.L.N. lors de son premier congrès en 1964, où “le socialisme” était un véritable leitmotiv et “il n’y est pas défini comme une simple nationalisation des moyens de production mais comme une organisation économique et sociale qui permet aux individus d’accéder au développement total”. La Charte d’Alger avait mis l’accent sur le développement par le biais des industries légères à même de fournir des emplois et de satisfaire les besoins des citoyens. Le ton change après le 19 juin 1965 et plus encore après le lancement du plan triennal (67-69) où cette fois, l’attention va être portée sur les industries lourdes.

Au lendemain de l’indépendance, l’économie algérienne connaissait un désordre que l’Etat tentait tant bien que mal de résorber. Pour ce faire, et conformément au Programme de Tripoli (1962) et à la Charte Nationale (1964), l’Algérie s’était fixée deux principaux objectifs à long terme: construire l’économie du pays et enrayer le chômage. Mais très vite le commerce va connaître une période de désorganisation. L’exode massif des Européens avait donné lieu, et ce dès les premiers jours d l’indépendance, à un secteur commercial déstructuré. Afin de répondre aux besoins fondamentaux des masses, le gouvernement va créer, et ce dès décembre 1962, deux organismes d’intervention directe.

L’Office National de Commercialisation (ONACO), créé le 1 décembre 1962, opérationnel qu’à partir de 1964, fut la première entreprise d’Etat. Il eut pour objet de fournir à la population des denrées de base telles le café, le sucre, le beurre, le thé, les arachides les épices, à des prix stables et faibles et ce grâce à des concours budgétaires. Pour ces produits, il disposait d’un véritable monopole d’importation et il lui arrivait de procéder dans ses unités à transformation de quelques uns d’entre eux (conditionnement torréfaction etc...).Il lui arrivait de jouer le rôle de grossiste auprès d’autres entreprises étatiques surtout dans le sud.

Avant la disparition des grossistes privés, cet office se contentait de leur livrer les denrées à charge pour eux d’en assurer la revente. Sa création, pourtant, venait rallonger les circuits de distribution. Le 12 juillet 1962 est créé l’Office Algérien Interprofessionnel des Céréales (OAIC), organisme sous tutelle du Ministère de l’agriculture chargé de l’importation et de la commercialisation avant transformation des céréales (blé, orge, maïs, etc....). Cet office, non seulement avait la haute main sur les importations, mais il supervisait toute la production locale en céréales de toutes sortes, production qui devait lui être transférée intégralement par les fellahs algériens.

Une fois l’approvisionnement en denrées alimentaires atteint, l’Etat algérien va s’attacher à organiser les autres circuits de distribution et pour ce faire, il s’y prendra en plusieurs étapes. En 1964, il décide de mettre en place des Groupements Professionnels d’Achat (G.RA), placés sous tutelle du Ministère du Commerce. Ces derniers étaient composés, d’un côté, de représentants de l’Etat, et de l’autre, d’importateurs grossistes, détaillants et même industriels. Ils étaient chargés d’effectuer des prévisions des importations et de les réaliser sous le contrôle du ministère du Commerce. Par le biais de ces groupements, l’Etat évitait le monopole exercé par certains grossistes et, par la même occasion, il contrôlait plus efficacement le marché. Ces groupements avaient pour mission de contrôler les achats à l’étranger, de veiller à une bonne gestion des stocks et à l’allocation des quotas entre leurs membres. Ils étaient au nombre de six:

Le BOIMEX : Créé le 30-08-1964, il était chargé des bois et matériaux en bois.

Le GITEXAL : Créé le 01-01-1965, il était chargé des matières premières pour textiles.

Le GAIRLAC : Chargé du lait et des produits laitiers, il fut créé le 26-08-1964.

Le GADIT: Créé le 01-01-1965, il s’occupait de tout ce qui était textile ou produits annexes. Le GICP: Chargé des cuirs et peaux, il avait été créé le 24-05-1 965.

Le GIAP: Créé le 01 -09-1 964, il était chargé des chaussures.

C’est par un décret[5] que les pouvoirs publics vont fixer les statuts ainsi que les attributions de ces groupements d’achat. Ils seront dissous dès 1970 car leur existence même les mettait à contre courant des décisions prises par l’Etat dans les différents secteurs de l’économie où il accroissait de plus en plus son autorité.

A cette époque, l’Algérie vivait une période de mutation, entre l’ère coloniale et la période des premières années de l’indépendance.

Dans le secteur commercial, on observait un phénomène inverse de celui du secteur industriel : l’Etat ne contrôlait pas à lui seul la distribution, il devait faire avec un important secteur privé.

En Algérie, trois formes de distribution vont coexister dès les premières années de l’indépendance : l’une privée, l’autre étatique el la troisième coopérative.

 

 

Par Abdennour Nouiri
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  • Abdennour Nouiri
  • Le blog de Abdennour Nouiri
  • Homme
  • Algérie Alger
  • communication grande distribution etude de marché enseignant-chercheur
  • Docteur en sciences économiques, diplômé de l'université de Montpellier 1, enseignant dans le supérieur, consultant international,responsable d'une équipe de recherche sur la grande distribution et l'urbanisme commercial en Algérie
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